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Paul Isel est de Sétif, de Djidjelli, de Philippeville, enfant il a bien voyagé. Plus tard aussi, il est devenu I.G.T. (instituteur globe trotter )à l'Alliance française. De toutes les contrées où il a œuvré, il a ramené des récits, des légendes qu'il a publiées sous le titre "Les contes de Bompassant". Pour ce qui suit, il nous transporte au 19ème siècle, à l'arrivée des Alsaciens en Algérie. Il s'agit de ses arrières grands-parents. Et puis il nous fera faire la connaissance de "Chacal". Je n'en dis pas plus. |
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Les Deybach de Voegtlinshoffen. Descendant d'une famille de Gueberschwir, dans le Haut-Rhin, mon arrière grand-père Xavier DEYBACH est né à Moosch en 1827 mais il a passé la plus grande partie de sa vie à Voegtlinshoffen, dans le même département. Maréchal-ferrant plus ou moins itinérant, son père s'installait où il trouvait du travail. Dans les années 1850, Xavier aussi est un maréchal-ferrant apprécié et il deviendra adjoint au maire de Voegtlinshoffen (Mr Sébastien Schneider). En 1855, il épouse Marie Catherine Fix qui lui donnera huit enfants. En 1870, c'est la guerre franco-prussienne et ses conséquences... L'annexion de l'Alsace par l'Allemagne ne convient pas à Xavier DEYBACH. Il décide d'opter pour la France, de vendre ses biens et d'aller là où l'on voudra de lui. Justement, le Ministère de la Guerre recherche des volontaires pour aller peupler et mettre en valeur de nouvelles terres en Algérie. Les conditions d'émigration paraissent intéressantes pour ne pas dire mirobolantes. Dans ce pays tout est à faire et Xavier DEYBACH a de grands projets. Il prend la décision de partir non seulement avec femme et enfants mais aussi avec une dizaine d'hommes de son entourage, dont son beau-frère Joseph Fix, qui l'aideront à monter une grande forge du côté de Constantine. Il vend son atelier et son gros matériel aux enfants d'Antoine BOMBERGER, sa maison à Xavier VORBURGER et différents terrains à Cerf HIRSCH de Hattstatt. sa femme est enceinte de plusieurs mois mais cela ne l'empêche pas d'entreprendre le périple. Et, le 1er mai 1872, la petite troupe rejoint un groupe d'Alsaciens en partance pour l'Algérie. Un mois plus tard, ils sont à Constantine et Marie Catherine accouche, le 16 juin, d'une fillette qui ne survivra que peu de temps! Le nouveau village est situé à une vingtaine de kilomètres du chef-lieu et on décide de lui donner le nom de "Rouffach". Mais la situation est moins idyllique que prévue, la région est très pauvre, l'hébergement précaire et, par suite du manque d'hygiène, des enfants meurent dès l'arrivée; c'est ainsi que les DEYBACH perdent leur fils Joseph âgé de dix ans. Dans le village tout est à faire, les hommes travaillent comme des forçats à la construction de routes sous le dur soleil de juillet...Xavier DEYBACH ne verra pas l'automne, il décèdera d'une insolation trois mois après son arrivée, laissant sa famille et son équipe dans le désarroi. Démoralisés, les employés veulent rentrer en Alsace. Mais "la Veuve DEYBACH" tient bon, on lui a promis une concession agricole gratuite, eh bien, à défaut de forge, elle se lancera dans l'agriculture et restera auprès des tombes de son mari et de ses enfants. Son frère Joseph FIX et les autres ouvriers décident, eux, de retourner à Voegtlinshoffen. Marie Catherine mettra un point d'honneur à leur payer le voyage de retour, entamant dangereusement son pécule. Ses deux filles aînées, Madeleine et Marie, seront placées comme servantes chez des bourgeois de Constantine. L'aîné des garçon, Sébastien, mon grand-père, âgé de quatorze ans a une "salle caboche d'Alsacien". Lors d'une visite officielle du chantier, il renverse sa brouette de terre aux pieds des Autorités. Répondant effrontément aux réprimandes du Préfet, il lui demande si lui, à l'âge de 14 ans, il aurait pu accomplir ces travaux de force. Reconnaissant les torts de l'Administration, le Préfet décide d'affecter l'adolescent au Service du Télégraphe. Sébastien apprend donc le Morse et deviendra vite un télégraphiste compétent. Cependant sa vocation c'est d'être maréchal-ferrant, comme son père et son grand-père. La petit outillage de la forge est là, inutilisé... mais comment terminer son apprentissage? Il n'y a plus de professionnels qualifiés à Rouffach. Sébastien veut retourner à Voegtlinshoffen mais sa mère qui a obtenu un terrain agricole a besoin des bras de ses deux garçons. Il insiste; et de guerre lasse, elle l'autorise à repartir en Alsace pour apprendre le métier. C'est le frère de Sébastien, Isidore , qui le remplacera au Télégraphe En 1875, trois ans après le Grand Départ, le jeune homme est de retour à Voegtlinshoffen, en compagnie de J.B. Claudel. Il sera pendant deux ans apprenti chez Joseph BOMBERGER, puis, sa formation terminée, rejoindra sa famille à Rouffach en 1877. Sa mère exploite comme elle le peut sa propriété mais la vie est dure. Elle doit demander des secours au Préfet, comme par exemple pour remplacer un cheval mort. Sa plus jeune fille, Victorine, décède à son tour. Heureusement, entre compatriote on s'entraide: il y a là les WAGNER de Voegtlinshoffen, les BÜRR et les ROTH de Gueberschwihr, les SYDA et les SCHLECHT de Herrlisheim, les ERNWEIN de Turkheim... et puis les WECK, les GUETH, les ESCHLE, les MÜLLER, les HOFFMEYER... Tous ont embauché des ouvriers arabes* qui commencent à parler alsacien*. Mais ni la terre ni le climat ne conviennent à la vigne et nos vignerons doivent "faire" du blé ( par contre, mes grands parents paternels, Vosgiens eux, seront envoyés dans une région viticole). Pour pouvoir installer sa forge, Sébastien reprend du service au Télégraphe ( à partir de 1878 le Service des Postes et Télégraphe). Durant toute sa vie il exercera trois métiers de front: postier, forgeron et colon, et ce ne sera pas de trop pour faire vivre sa famille. En 1883, Sébastien épouse Marie Rohmer née à Mulhouse. Madeleine Deybach a épousé Joseph Gueth et Marie Ferdinand Schubert (d'Obenheim,B.R.), maire de Rouffach (Algérie). Isidore, lui, épousera Victoire Carithey. On se marie alors entre "gens de chez soi"; pas d'alliance avec des Italiens, des Espagnols, ni même des Savoyards ou des Provençaux. Une exception, Julie la benjamine, épousera un Mr Tarjot mais, coïncidence, rompra toutes relations avec la famille. Sébastien et Marie auront sept enfants , quatre filles et trois garçons. Par mesure disciplinaire ("sale caboche d'Alsacien"), l'administration des P.T.T. mute Sébastien à Aïn Tagrout, près de Sétif en 1898. Il est alors facteur-receveur mais il va à nouveau installer une forge et demander une concession. Les cigognes qui nichent sur l'ancien caravansérail où il a installée la poste lui rappellent l'Alsace... Arrive la guerre de 1914-1918. Ses trois garçons sont mobilisés. Les deux aînés, Alfred et Xavier ont déjà accompli leurs trois années de service militaire (Tunisie, campagnes du Maroc). Le plus jeune, Edouard, est recruté en 1916. Xavier tombe à Ypres en 1915 et Edouard en Macédoine en 1918. Seul Alfred s'en sortira. En décembre 1918, il est cantonné en Alsace, la terre de ses ancêtres qu'il ne connaît pas... Après ce long préambule, j'en arrive au cœur de mon histoire! Sébastien écrit une lettre très détaillée à son fils où il explique comment se rendre à Voegtlinshoffen et retrouver la maison paternelle ( ou plutôt "maternelle" car les psychanalystes assimilent cette quête à un désir de retour vers le ventre de la mère). Lettre émouvante qui me touche beaucoup chaque fois que je la relis.
Je sais qu'Alfred a retrouvé des cousins à Colmar, mais j'ignore s'il est allé à Voegtlinshoffen. Son père est décédé cinq mois après avoir écrit cette lettre. Sa forge d'Aïn Tagrout est restée fermée durant 35 ans avant d'être vendue à un mécanicien. Je suis allé à Voegtlinshoffen dans les années 1960 et y ai retrouvé la maison Deybach telle que décrite dans la lettre de mon grand-père... Paul ISEL.
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Portrait Le Chacal des Nementchas. Je viens de recevoir des nouvelles de Chacal. Non pas de l'animal emblématique de nos djébels, ni du héros d'un roman américain, non, mais de mon ami joseph Galéa..(*). Dans son enfance à Tébessa, on l'appelait simplement "Petit Maltais" mais un jour, bien plus tard, alors qu'une bibliothécaire lui demandait son nom, il avait répondu "Chacal"; le surnom lui est resté. Le milieu familial était très modeste. Son père, petit jardinier, était arrivé de Malte dans sa jeunesse, sans autre pécule que ses bras et son courage. Il savait à peine lire et écrire et parlait mieux l'arabe que le français. Lorsqu'il était amené à se déplacer à Constantine ou à Batna, il dormait au hammam et rapportait de ces veillées des provisions d'histoires de Djeha ou de Dib et Dorbane. Á la maison, lui et sa femme se parlaient d'ailleurs en arabe, mais ils s'adressaient aux enfants en français! La mère de Joseph était d'un milieu un peu plus aisé: celui des petits colons(maltais bien sûr) qui à force de travail ont réussi à acquérir une terre, à la défricher, à la mettre en valeur. Quel plaisir pour les enfants que de passer les vacances à la ferme du Grand-père de Khenchela.. Á Tébessa, les Galéa et leur cinq enfants habitaient une maison traditionnelle, une cour sur laquelle donnaient les appartements de trois familles: une musulmane, une juive et une chrétienne...L'œcuménisme, quoi! Chacal m'a raconté qu'un jour, alors qu'il s'était montré insolent, sa mère lui avait lancé un "Ihoudi Kelb!" ( chien de Juif). La voisine juive, très calme, lui avait alors rétorqué: "Ah non! S'il avait été juif, il ne t'aurait pas répondu de la sorte..."... Dont acte. La maman s'était juré de mesurer dorénavant ses expressions. En hiver, le petit joseph allait à l'école vêtu d'une kachabia, ce qui lui valait durant les parties de ballon (bien souvent une balle en chiffon), d'occuper le poste de gardien de but; il était maigre mais la kachabia était large et arrêtait bien les balles! Après sa première communion, il avait pendant un temps servi la messe. Par contre à l'école, Chacal obtenait de bons résultats. Ses notes honorables à l'examen d'entrée en 6ème lui permirent d'obtenir une bourse et d'être admis, comme interne, au Collège Moderne de Constantine. Sans bourse, la question aurait été résolue: classe de fin d'études et centre d'apprentissage. Le collège, l'internat, Constantine...l'enfant se croit sur une autre planète. Malgré des problèmes d'adaptation, il s'accroche, ses résultats sont convenables. Lors des vacances, il rentre dans sa famille en bus ou, le plus souvent , en camion. Au retour il voyage parfois avec des moutons et arrive en retard au collège. Il se taille alors un franc succès lorsqu'il traverse la classe et se présente au professeur, la kachabia encore pleine des effluves du troupeau.. Les années passent; Chacal prend de l'assurance, il a beaucoup de "tchatche", il gesticule, il ne tient pas en place, semble monté sur amortisseurs. Le dimanche, il arpente la place de la Brèche et la rue Caraman, comme tout le monde. Il lui arrive de diner d'un bouzellouf (tête de mouton grillée) dans une gargote de la ville arabe...Et Joseph obtient son bac, ou plutôt ses deux bacs, comme on disait alors. Pour beaucoup d'entre nous le summum de la réussite sociale, c'est d'être fonctionnaire ( même si, pour les jaloux, ce terme est synonyme de fainéant ). On recrute des instituteurs, tout naturellement Chacal va intégrer l'Éducation Nationale. Il décide d'embrasser la carrière avant d'effectuer son Service Militaire. On ne sait jamais...Imaginez la fierté de son père, le petit jardinier maltais, un fils instituteur! et pas chez les petits, chez les grands, Joseph enseigne les mathématiques à Tébessa!...Voilà de quoi récompenser les parents de tant de sacrifices. Et puis, c'est l'Armée, la Guerre, la Valise comme tout le monde...La famille dispersée aux quatre coins de France. En 1962, Chacal est nommé dans une école de banlieue parisienne. La considération dont jouit l'Instituteur n'est plus la même. Il se fait traiter de "Crève -la-faim"! Mais il n'en a cure, il sait d'où il vient et où est son intérêt. Comme Rastignac, il pourrait dire "Paris, à nous deux!". Dès lors, il passera tous ses loisirs à arpenter les rues de la capitale. Il flâne, visite, s'étonne comme un gamin, aborde les gens, fait la causette, lit les titres des journaux arabes à la devanture des kiosques, plaisante et ne se prend pas au sérieux.
Dans ses vertes années, sa "tchatche" et son teint basané lui assuraient un certain succès auprès des Suédoises et autres filles du Nord. Mais il a fini par épouser une Coréenne ( il faut toujours qu'il se singularise). Un jour, après s'être disputé avec un Inspecteur de l'Éducation Nationale, il est muté par mesure disciplinaire...à Neuilly! De quoi vous dégouter de vous aplatir devant vos supérieurs!...Il ne bougera plus de cette école jusqu'à la retraite. Le Parisien est râleur, l'Instituteur aussi, quant au Pied-Noir, n'en parlons pas. Mais Chacal, malgré cette triple appartenance, est d'humeur égale; il est heureux de son sort et n'en demandait pas tant. Sur le tard, il a deux filles, Caroline et Annabelle, et c'est d'elles surtout dont il est question dans sa dernière lettre. Après de brillantes études de mathématiques (avec un père maltais et une mère coréenne, c'était inévitable) en France et aux États Unis, Caroline travaille comme statisticienne à San Francisco. C'est le petit jardinier de Tébessa qui serait fier de sa descendance! Malheureusement il n'est plus là. Quant à Annabelle, elle étudie la psychologie. Elle a quitté le nid familial et vit avec un jeune Kabyle. Joseph est philosophe: " Dans le fond, les Maltais, les Berbères, nous avons la même origine, il n'y a que la religion qui nous séparait..." Et à près de soixante-dix ans , il continue à trottiner dans les rues de Paris comme son homonyme le chacal, sur les sentiers des Nementchas. '(*) Ne voulant pas froisser la susceptibilité de certains membres de sa famille qui ont oublié leurs origines, j'ai préféré ne pas donner le vrai nom de Chacal. Paul Isel- 2006
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